« Est-ce que je sens mauvais ? »

Elle avait hésité longtemps, puis elle s’était lancée : « est-ce que je sens mauvais ? »
La stupéfaction m’avait pétrifiée quelques secondes puis mon rire avait explosé dans ce couloir du lycée où nous nous trouvions toutes les deux. Nous allions passer l’examen français appelé « baccalauréat » le mois suivant et ma voisine de mathématiques osait enfin dévoiler son angoisse. L’incongruité de la situation m’avait empêché de cacher mon hilarité. Elle, elle la première de la classe, elle que je jalousais pour ses facilités intellectuelles supérieures aux miennes, elle si jolie et si parfaite… elle me demandait si je trouvais qu’elle sentait mauvais ?
Je ne me souviens plus exactement comment cela s’est passé mais je me rappelle lui avoir demandé pourquoi moi. Nous n’étions pas les meilleures amies, nous étions juste côté à côté pendant les cours de mathématiques et nous partagions l’amitié de quelques personnes, c’est tout. Comme souvent, c’était ma franchise légendaire qui l’avait décidé à me choisir.
Bien évidemment, je la rassurais très vite : non, bien sûr que non, elle ne sentait pas mauvais et si je riais, c’était sous le choc de la révélation. Comment avait-elle pu, elle si intelligente, imaginer trois secondes qu’elle puisse sentir mauvais ?
C’était inconcevable.
Et pourtant. Et pourtant cette jeune lycéenne vivait dans l’angoisse depuis des mois, voire des années…
Et elle qui était si sérieuse, si sévère cachée derrière ses lunettes, changea du tout au tout en une semaine, relâchant sa chevelure jusqu’alors prisonnière d’une sobre tresse, remplaçant ses montures sévères pour des lentilles discrètes… et elle sortit ouvertement avec le musicien de la classe, et ce même pendant les cours de notre professeur de philosophie si peu autoritaire…
Autour de nous, personne ne comprenait pourquoi elle avait changé si soudainement. Et moi je souriais en silence, j’avais mon avis sur la question mais j’avais promis de me taire…
Si je parle de cette anecdote aujourd’hui, c’est pour illustrer combien nous pouvons, nous-mêmes, nous pourrir la vie. Cette jeune lycéenne avait tous les dons, la Terre entière lui ouvrait les bras, mais elle se repliait sur elle-même, terrorisée par une croyance erronée : elle était persuadée qu’elle sentait mauvais… Combien d’entre nous se pourrissent également l’existence pour des raisons aussi stupides ? Combien de fois « n’osons-nous pas » parce que nous croyons être « pas assez doués » ou « trop vieux » ?…
Et si nos croyances, conformément à celle de la lycéenne de cette histoire, étaient erronées ?
Combien de mois et d’années allons-nous mettre en l’air avant de réaliser que tout était faux et que oui, nous pouvons « oser » ?
Amicalement,
Joy
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