L’écoute active

Je repose le téléphone.
Voici plus d’une heure que j’écoute mon interlocuteur.
Vindicatif, agressif, parfois vulgaire voire violent, cet homme est craint par tous. Quand il commence on ne l’arrête plus. Aussi, quand il m’a demandé un rendez-vous téléphonique, je n’étais pas à l’aise. Par politesse, je l’ai donc rappelé. Évidemment, je n’ai pas fait cas de son « Je n’en ai pas pour longtemps » et je me suis préparée mentalement à y passer la soirée. Je m’inquiétais un peu de ce que j’allais bien pouvoir lui dire. Inquiétude vaine (comme tous les inquiétudes) : nul besoin de parler, ce monsieur voulait juste que je l’écoute, lui. Et comme je sais écouter, il était ravi. Donc nulle agressivité, nulle violence verbale. Je l’ai juste écouté. C’est tout.
C’est si simple. Et pourtant à chaque fois je suis époustouflée par le pouvoir de l’écoute active.
Pourtant visiblement tout le monde n’a pas cette compétence. Du moins c’est ce que dit mon conjoint, lequel n’en revient jamais quand je laisse mes interlocuteurs parler en long en large et en travers de sujets sur lesquels j’ai moi-même une certaine expertise.
« Mais pourquoi ne leur as-tu pas dit que tu étais experte de ce sujet ? » « Mais pourquoi ne lui as-tu pas dit que côté voyage dans tel endroit, tu connaissais probablement mieux que lui ? »
Mais quelle importance ? A quoi cela me sert de faire étalage de mes connaissances si clairement mon interlocuteur ne souhaite pas écouter mais bien « être écouté » ? Moi, je n’ai rien à apprendre de m’entendre pérorer sur ce que je sais déjà. Par contre mon interlocuteur peut m’enseigner quelque chose. Je ne sais pas tout. Même sur les sujets où je suis experte. J’apprends toujours énormément en pratiquant l’écoute active. Et souvent cela a un effet thérapeutique sur mon entourage.
Comme cette cliente en quasi-burnout qui s’est mise soudain, hors de tout contexte, à me raconter longuement le harcèlement professionnel dont elle a été victime.
Nous avons tous des histoires de harcèlement à raconter. Ceux que nous avons subis ou ceux que des personnes que nous connaissons ont subis. Mais je n’ai rien dit, je n’ai fait que l’écouter. Activement. M’intéressant réellement à son histoire. Cela a duré longtemps. Mais elle a semblé heureuse de m’en faire part. Peut-être que, le simple fait de l’écouter, cela lui a fait du bien et lui a permis de repartir plus vivante, plus heureuse. 😊
Ou encore cette collègue dont le terrible drame familial m’avait fait frémir. Je tremblais un peu à l’idée de la revoir. Que dire quand le pire a eu lieu ? Que dire à une mère qui a perdu un enfant ?… Je ne savais pas quoi dire. Je le lui ai d’ailleurs dit en lui présentant mes condoléances : « Je suis désolée, je ne sais pas quoi te dire. Je ne peux pas te dire que je ne comprends car je n’ai pas vécu cette situation et je pense que ce n’est pas compréhensible tant qu’on ne le vit pas ».
Cela, c’était par écrit, à l’annonce du drame.
Et puis je l’ai revue. En réel. Face à face. Elle qui faisait semblant d’aller plus ou moins bien pour assumer professionnellement mais que je sentais brisée, vidée de son énergie intérieurement.
La conversation est tombée sur le drame. Elle s’est mise à monologuer. Je ne lui demandais rien mais elle m’a expliqué longuement qu’elle n’avait pas envie d’en parler, que c’était trop récent. Et elle a enchaîné encore et encore sur le thème, répétant souvent qu’elle ne voulait pas en parler, qu’elle ne voulait parler à personne et moi qui restais silencieuse, un peu gênée puisque je ne lui demandais rien justement mais qu’elle me parlait quand même. Je n’ai pas osé la couper et lui dire « Sois tranquille, je ne te demande rien, tu peux te taire. » Je l’ai juste laissée continuer et déverser sur moi le flot de paroles qu’elle disait ne pas vouloir évacuer de son âme.
Et cela a duré, duré. Je ne relançais pas la conversation, ne souhaitant pas qu’elle puisse me reprocher de « lui sortir les vers du nez », souhaitant au contraire respecter sa douleur et son intimité. Mais pourtant elle a continué et continué.
J’avais presque peur qu’elle m’en veuille, qu’elle s’en prenne à moins d’avoir tant parlé elle qui répétait ne vouloir rien dire.
Et puis elle s’est arrêtée et c’est tombé :
« Merci de ton écoute »
« Merci de ton écoute » m’a-t-elle dit, elle qui ne voulait pas parler, à moi qui n’avait pas demander qu’elle me parle.
Ce fut un moment étrange. Car quand elle est partie j’ai eu l’impression que son chagrin s’était, un peu, apaisé.
C’est l’un des pouvoirs que j’aime le plus dans l’écoute active : le pouvoir de pacifier les esprits et la douleur des âmes…
Amicalement,
Joy
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