Inhumain flex-office

Fleur décorative

04h00.

Yeux grands ouverts.

Je suis censée dormir mais me voici réveillée.

Réveillée et… pas vraiment heureuse, avec comme une gêne en moi, une sorte de traumatisme léger… Quelque chose qui me pèse et qui ne dit pas son nom.

Serait-ce la présentation professionnelle que j’ai dû faire la veille ?…

Je tente de me rendormir et j’attends.

Car il est vraiment tôt pour se lever, je redoute de ne pas être en forme le lendemain.

Mais non. Les pensées tourbillonnent dans ma tête, accentuant la gêne.

Ce n’est pas la présentation qui m’a gênée. Surtout qu’elle a eu lieu, elle est passée, c’est derrière moi.

C’est le lieu qui m’a gênée. Les « nouveaux bureaux en flex-office »…

Car j’ai la chance de pouvoir télétravailler (merci le Covid !) et je ne vais quasiment jamais sur mon lieu de travail officiel, sauf pour des réunions à plusieurs, pas pour travailler en solo. Et là j’ai dû y rester. Une journée entière.

Cela peut paraître ridicule, mais jusqu’à présent j’ai toujours réussi à planifier mes réunions sur la même demi-journée de façon à m’enfuir me ressourcer chez moi ensuite.

Là, je n’ai pas pu. Obligée de rester toute la journée en flex-office…

Alors il y a pire comme problème dans la vie me direz-vous, et vous aurez entièrement raison. Mais tout déménagement est un traumatisme et j’écris ici pour témoigner, pour que les grands chefs qui gouvernent en haut des organigrammes comprennent pourquoi leurs sbires refusent de « retourner » au travail en présentiel…

Tout d’abord, la place… J’ai vaguement entendu parler d’un système pour réserver une place… Je pourrais retrouver le mail qui en parle et réserver. Mais sincèrement, j’ai la flemme et pour cela il faudrait que je me pose quelque part, que je me connecte à l’ordinateur, que je fasse cette démarche et qu’ensuite éventuellement je parte m’installer sur la place attribuée… si déjà j’arrive à me repérer sur les plans. Cela me gave, je m’installe quelque part et c’est tout. Si je me fais jeter, je me fais jeter. Tant pis. De toutes façons il y a quantité de places libres dans la zone du milieu. Amusant d’ailleurs que les concepteurs n’ai jamais fait le lien. Raison pour laquelle je ne me suis pas inscrite la veille : je n’ai pas encore repéré les places « à la lumière » et « cachées des regards ». Non pas que j’ai quelque chose à cacher mais je ne supporte pas d’être « dos aux autres ». Réflexe ancestral de sécurité sûrement. Je ne suis pas la seule : la vingtaine de places du milieu sont vides…

Seuls avantages de ce lieu : une imprimante fonctionnelle et un bon repas que je n’aurai pas eu besoin de cuisiner moi-même.

Impossible de me faire ici ma boisson favorite. J’irai juste remplir ma gourde au robinet… pas assez souvent car pas tout près.

L’absence de crayons, de post-it, de cahiers me gênent… Un ordinateur ne fait pas tout

L’absence de collègues avec qui parler aussi… Ceux qui sont ici sont en réunion… ou seuls à parler dans un micro.

« Tu es restée parce que tu as une autre réunion tard ce soir ? » me lance une collègue dont le statut fait qu’elle vient souvent au bureau.

« Oui, sinon je serai rentrée chez moi ! »

« Et moi qui pensais que tu étais restée pour me voir ! »

« Avec plaisir mais quand ? Tu n’es jamais là ? Tu es toujours en réunion ! »

Elle sourit et rebranche ses écouteurs : elle est justement en retard pour la prochaine réunion. Ce seront les seuls mots que nous aurons échangés de la journée, mis à part un sourire et un « bonjour » silencieux pour ne pas la gêner lors d’une réunion, casque vissé aux oreilles.

Même la pause déjeuner elle n’aura pas pu se libérer.

Je me sens mal. Je fais le tour du bureau, je ne connais personne, tout le monde travaille. Peut-être que je connais des personnes mais où sont-elles ? Il y a plusieurs étages, je ne peux pas décemment en faire le tour et fixer tout le monde dans l’espoir de remarquer quelqu’un que je connaitrais (et qui serait disponible pour une pause)…

Et mes collègues proches ? Ceux que je connais ?

Je les contacte : « Je suis chez moi ». « Tu as bien raison ».

J’étouffe, je me sens mal, j’ai besoin d’une pause. Je cherche un coin pour m’isoler, juste lire quelques lignes du livre que je lis actuellement, histoire d’avoir la sensation d’avoir vécu quelque chose de plaisant aujourd’hui…

Il n’y a pas de zone où s’isoler.

Et je me vois mal dégainer un livre…

Ceux qui sont drogués aux jeux débilous sur téléphone ont plus de chance : sortir un téléphone portable fait professionnel, il suffit qu’on ne voit pas que vous être en train de jouer… Mais pas un livre.

Il y a une sorte de terrasse. Vide. J’y vais. J’ai la surprise de constater qu’il fait chaud. Enfermée dans un bâtiment climatisé, je ne m’en étais pas rendu compte.

Certains s’en réjouiraient mais il me reste cette impression tenace de ne pas être à ma place, d’être enfermée dans un lieu qui n’est pas pour moi.

Le soir, rentrant chez moi, j’explique mes sensations et cette sensation d’isolement au milieu de tous à mon conjoint.

« C’est vrai que tu n’es pas habituée » me dit-il. Il m’encourage : « Si tu devais y retourner souvent tu t’y habituerais ».

Je le fixe. Je ne sais pas.

Et, la comparaison est horrible, je sais, mais me revient en mémoire « J’ai eu vingt ans à Ravensbrück » où l’auteur raconte son témoignage de captive dans un camp de concentration. Livre autobiographique dont la lecture m’avait impressionnée car l’auteur expliquait que, même dans un lieu aussi sordide, l’être humain s’habituait et se créait des habitudes.

Évidemment, un flex-office n’est pas un camp de concentration. N’empêche, c’est la pensée qui m’est venue : si même les victimes de l’Holocauste ont pu « s’habituer » au pire endroit possible, moi aussi je pourrais m’habituer à ce simple flex-office.

Évidemment que je le pourrais.

Mais y serais-je heureuse ?…

Amicalement,

Joy

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