Soulager par la parole

Ce jour-là, je n’avais pas envie d’être là.
Fatiguée. Pas envie. Juste pas envie.
Par professionnalisme, j’accueille cependant mes clients avec le sourire ; j’estime qu’ils n’ont pas à subir mon manque de motivation passager. Cela s’appelle de la courtoisie… 😊
L’une d’entre elles émet des ondes négatives. Je reste sur mes gardes, je « ne la sens pas » comme on dit. Je ressens comme un blocage en elle. Il n’y a pas forcément de lien avec moi, je ne sais pas, mais mon instinct me dit qu’il se passe quelque chose. Peut-être est-elle en conflit larvé avec ses collègues qui l’accompagnent ? Je l’ignore…
La matinée se passe, vient l’heure du déjeuner. Nous déjeunons ensemble.
J’ai appris à tirer un maximum de ces pauses. J’en profite pour « créer du lien » généralement. La conversation est agréable, mais cette femme se tient à l’écart. Je n’arrive toujours pas à comprendre pourquoi. Puis, au détour d’une question innocente de ma part, elle lâche la « bombe »:
« Oui, j’ai un enfant, mais j’en ai eu un autre avant et il est mort ».
Silence autour de la table. Ses collègues sont nouveaux dans la société et ils ne semblent pas être au courant. Le choc de cette annonce nous laisse sans voix quelques instants puis je relance la conversation.
Mais plusieurs questions me taraudent : « Pourquoi ? Que s’est-il passé ? Pourquoi cet enfant est-il mort ? »
Mais surtout : « Comment se sent-elle ? Est-ce que je peux faire quelque chose pour soulager son chagrin ? »
J’hésite, j’hésite… Je n’ose pas aborder le sujet de peur de la gêner, mais d’un autre côté j’ai l’intuition qu’il faut que « ça sorte ». A un moment, je reviens vers cette femme sur ce sujet : « Pouvez-vous me dire ce qu’il s’est passé ? Et surtout, n’est-ce pas difficile pour vous avec votre nouvel enfant ? A votre place j’aurais tellement peur qu’il arrive la même chose au deuxième… »
J’ai un peu peur de la réaction de mes autres clients mais ils réagissent très bien. Ils sont attentifs, captivés, et je sens leur bienveillance. Eux aussi aimeraient aider cette femme à soulager son chagrin. Alors elle se met à parler. Elle raconte. Elle raconte l’accouchement à 6 mois de grossesse, les quelques jours à veiller cet enfant d’un kilo à peine puis sa fin. Nous l’écoutons avec respect. Elle poursuit et ose parler de son sentiment de culpabilité vis-à-vis de son deuxième enfant, de sa gêne et de son « non-attachement » pour lui.
Je n’ai pas le temps de prendre la parole que déjà un de mes clients lui répond, avec une très grande gentillesse, et il la félicite pour son « mécanisme de défense », expliquant que suite à un traumatisme aussi terrible, il est normal et salutaire qu’elle réagisse ainsi au début, mais qu’avec le temps tout se règlera et qu’elle arrivera à s’attacher sans crainte à ce nouvel enfant.
Maintenant, tout le monde « l’entoure » d’ondes positives. Elle doit le ressentir car elle dit soudain, en me fixant : « Je n’en parle jamais, je ne sais pas pourquoi je vous en parle à vous… »
Moi je sais. Peut-être est-ce mon rôle après tout sur cette Terre. Cela m’arrive tout le temps. Je rencontre des personnes que je ne verrais jamais plus et j’utilise les mots pour soulager leurs maux.
Le reste de la journée se découle normalement. Elle n’est pas « vibrante de joie », non, mais une barrière est tombée et je sens que notre conversation lui a fait du bien.
Au moment de nous séparer, elle me remercie, mais il me semble que son remerciement a une autre signification que mon travail professionnel. Ce n’est pas pour cela qu’elle me remercie, et elle comme moi le savons bien.
Et elle, a-t-elle compris qu’en lui répondant : « Bonne continuation », je ne parlais pas exclusivement de son travail ?
A-t-elle perçu, à travers la bienveillance de mon sourire, combien je priais pour qu’elle soit heureuse et qu’elle aie le courage d’avancer non pas malgré son passé douloureux mais avec lui ?
Je ne la verrais plus jamais mais je continuerais de penser à elle et de lui souhaiter tout le bonheur du monde.
Aucune douleur n’est pire que celle des parents qui perdent leur enfant, mais cette douleur peut s’atténuer si ceux-ci osent en parler. Ils comprendront alors combien est forte l’empathie de ceux qui prendront la peine de les écouter.
Et combien tout le monde souhaite les voir vivre heureux à nouveau.
Amicalement,
Joy
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