La fille au miroir

Course dans un supermarché. File d’attente aux caisses. Devant moi, un vieux monsieur pousse un chariot. Mais une fillette joue devant lui et l’empêche de passer, inconsciente de gêner. Ses parents sont dans la file de la caisse voisine et elle joue seule, assise sur la barre de séparation entre les files.
Le monsieur se retourne vers moi, exaspéré, comme pour me prendre à témoin de l’impolitesse de la gamine. Mais elle ne le fait pas exprès, elle ne l’a pas vu. Histoire de dire quelque chose, je lance d’une voix douce : « Hé oui, il faudrait ajouter un klaxon sur les chariots »…
La petite fille se pousse un peu, le monsieur et son chariot passent, et moi j’observe la gamine. Elle pue la solitude. Ses parents ne lui parlent pas, ne s’occupent pas d’elle, et elle semble très seule. Bien sûr, je ne l’observe que quelques minutes, peut-être est-ce la gamine la plus heureuse de la Terre, je n’en sais rien. Mais avec son serre-tête et sa petite robe « Bon chic bon genre », elle ne m’évoque pas le bonheur de la liberté. Et surtout, elle me renvoie à une autre fille. Un peu plus grande celle-là. Une lycéenne. Une quinzaine d’années…
C’est bête, mais je ne me rappelle même plus de son prénom. Tout ce dont je me rappelle d’elle est sa façon de se regarder dans un miroir portatif à chaque intercours.
Au début, mes copines et moi croyions qu’elle s’admirait. Elle était toujours tirée à quatre épingles, parfaite d’un point de vue vestimentaire. Bien apprêtée, bien peignée. Une jolie petite poupée.
Et, comme toutes les jolies poupées, elle semble trop sophistiquée, trop superficielle pour attirer vraiment les regards. Les garçons ne s’intéressaient pas à elle, les filles non plus. Elle faisait trop… Comment dire ? Trop bizarre…
Elle me faisait un peu pitié et un jour j’ai discuté avec elle. Je voulais savoir pourquoi elle se regardait toujours dans son miroir. Sa réponse ? Je ne sais pas trop exactement ce qu’elle m’a répondu mais elle m’a semblé très malheureuse. Je crois qu’elle se sentait obligée de vérifier sans cesse son apparence. Un peu comme un trouble obsessionnel compulsif. Elle ne pouvait pas s’en empêcher. Je suppose qu’elle avait été éduquée avec un précepte stupide du style « Les filles doivent faire attention à l’image qu’elles donnent » et elle ne faisait que cela : surveiller l’image qu’elle donnait.
Sa vie était creuse, elle était isolée de tous, elle ne vivait que pour cela : surveiller son image…
Bien entendu, elle était jeune, je suppose (et j’espère) qu’elle a changé, qu’elle accorde un peu moins d’attention à l’image qu’elle donne et qu’elle vit un peu plus.
Mais parfois je pense à elle et je suis un peu triste à l’idée de toutes ces filles engluées dans la vision d’elle qu’offrent leurs miroirs…
Peut-on réellement être heureux comme cela ?
Amicalement,
Joy
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