Honte de ma race

Je discute avec cette dame que je ne connais pas. Elle semble intelligente, maniant la dérision avec un humour féroce. Elle dégage tant de personnalité et réussit à tant nous faire rire, le petit groupe qui l’entourons, que je la visualise parfaitement réaliser un jour un one-woman-show, seule sur scène.
Mais la théorie d’un de mes amis me revient en tête : « Méfie-toi, Joy, souvent la première caractéristique que tu observes chez les gens ne correspond pas à sa personnalité, au contraire, inverse cette caractéristique et accentue-la et là tu auras la personnalité de cette personne… »
Et il m’avait alors donné quelques exemples en indiquant la personnalité d’amies que lui ne connaissait pas mais que moi je connaissais parfaitement : la femme qui paraissait ultra-sociable et très mondaine et qui se mourait de solitude, la femme ultra-froide d’apparence qui était super sympa au fond, la femme baba-cool qui en réalité était une angoissée de première catégorie… et la femme ultra drôle qui ne pensait qu’au suicide tellement sa vie était un calvaire…
Cette dame si drôle que je vois bien en nouvelle humoriste, elle pourrait bien appartenir à cette dernière catégorie… Premier indice : elle approche de l’âge de la retraite et j’ai déjà appris qu’elle vivait seule, sans enfants ni conjoint(e).
La solitude est rarement signe de bien-être, même si tout un chacun a parfaitement le droit de ne pas vivre en couple et de ne pas avoir d’enfants.
Mais qu’importe, j’ai la sensation qu’elle cache une profondeur que son côté « grande gueule qui fait rire la galerie » nous empêche de découvrir…
Et de fait, seule avec moi, la conversation tombe sur un sujet que j’adore : les voyages. Elle a beaucoup voyagé, dans des pays que je ne connais pas du tout, et cela m’intéresse beaucoup. Alors elle me raconte des souvenirs, des anecdotes, et je bois ses paroles.
Et puis elle me parle d’un souvenir en Afrique du Sud. Et la voilà, elle, femme blanche d’un certain âge, qui me raconte comment, juste après la fin de l’apartheid, elle s’est retrouvée sur un trottoir à croiser un homme noir qui venait sur sa droite. Priorité à droite, elle lui a fait signe de passer. Mais l’homme, habitué aux humiliations des Blancs de son pays, a baissé la tête et a attendu qu’elle passe. Supériorité d’une « race » par rapport à une autre…
Je suis sidérée, choquée, attristée pour cet homme… Et elle me dit, de la tristesse dans les yeux : « C’est la 1e fois de ma vie que j’ai eu honte »…
Elle ne le précise pas mais je devine pour l’avoir vécue dans un contexte différent : honte de sa race, honte de la race humaine qui fait croire que certains d’entre nous sommes supérieurs ou inférieurs à d’autres.
Et ses paroles me plongent dans un vieux souvenir : la visite d’un camp de concentration. J’étais gamine. Et j’avais honte. Honte des photos que je voyais affichées sur les murs du baraquement : honte de ses cadavres empilés, honte de cette misère, de ces atrocités que des êtres humains ont fait vivre à d’autres êtres humains. Honte de ma race…
Quand saurons-nous être plus sages et cesser de nous opposer les uns aux autres ? Quand saurons-nous cesser de distinguer notre sexe / couleur de peau / nationalité / tribu / clan / famille des autres ?
Quand comprendrons-nous qu’il est plus facile d’être heureux dans la solidarité que dans la haine d’Autrui ?
Pour que, plus jamais, personne n’ait honte de notre race ?…
Amicalement,
Joy
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