Au revoir, Madame M. !

Fleur décorative

Ce matin, la radio me parle de Simone Veil et résonne sa voix qui explique que, bientôt, il n’y aura plus personne qui aura vécu l’horreur des camps de concentration nazis.

Ce soir, un petit mot m’annonce le décès de Mme M.

Mme M. est une connaissance.

Était, plutôt.

Je ne suis pas encore habituée à son décès.

Mme M. n’a pas vécu les camps de concentration. Du moins pas de l’intérieur. Elle était petite fille et bientôt grande sœur quand il y a eu la rafle du Vél d’Hiv’. Partie à la maternité, sa mère n’a pas été raflée et elle non plus.

Son père, ou plutôt leur père, à sa petite sœur née en ce funeste mois de juillet 1942 et à elle, lui, a été saisi par les nazis. Parti dans un camp de concentration, il n’en sera jamais revenu.

Depuis, Mme M. l’attend.

Elle sait qu’il ne reviendra pas, mais je crois vraiment qu’elle continue de l’attendre, au fond, tout au fond.

Quand je fais sa connaissance, elle approche des 80 ans et m’ouvre la porte. Là, dans son salon, de grands tableaux sombres exorcisent sa douleur. « J’ai peint ma famille » me dit-elle.

« Ceux qui sont morts à cause des nazis ».

Mme M. était dans le deuil, dans les souvenirs, dans la colère aussi. Elle se fâchait contre tout le monde. Même contre moi.

C’était une « petite touille enragée qui se mettait en boule », comme aurait pu l’écrire la magnifique Tove Jansson.

Tout était prétexte à sa colère.

Avec elle, je discutais peinture, littérature. Je lui préparais un thé chaud parfois, les soirs d’hiver, et je lui cuisinais des chouquettes. L’odeur lui rappelait celles que lui confectionnait sa grand-mère…

Même la peinture, avec Mme M., sentait la tristesse. Elle aimait les grands tableaux noirs de Soulages, là où moi je cherchais les couleurs joyeuses d’Ad Vestijnen ou d’Alain Thomas.

J’étais dans la joie, elle dans le deuil.

Forcément, nous n’avions pas vécu les mêmes vies.

Un jour, elle s’était retrouvée coincée dans un ascenseur. Cette épisode avait réveillé en elle une claustrophobie ancienne, réminiscence d’un temps où sa mère sa sœur et elle devaient se cacher des nazis.

La personne qui l’avait délivrée avait été enterrée sous ses injures tant elle ne savait pas maîtriser ses colères.

Comme une princesse qui agoniserait d’injures son preux chevalier blanc qui vient la sauver.

Comme une petite fille incapable de cacher sa douleur de ne plus retrouver son père et qui crache sa haine au monde entier.

Mais tout cela est fini.

Mme M. n’est plus.

Et j’espère que, de là où elle est, elle a retrouvé ce père qui lui a tant manqué.

Et peut-être que, tous les deux, rieurs et facétieux, ils peignent ensemble par-dessus une toile sombre de grands traits jaune soleil…

Au revoir , Mme M., prenez soin de vous.

Amicalement,

Joy

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